Entretien avec Jean Chaline

Qui est Jean Chaline ?

Né en 1937, Jean Chaline a fait ses études supérieures à l'Université de Dijon et sa carrière au CNRS, comme Directeur de recherche. Spécialiste de l'évolution des rongeurs au Quaternaire, ses travaux se sont orientés sur la biomorphologie quantitative et les hétérochronies du développement, sur la base des comparaisons entre phylogénies moléculaires et phénétiques.
Jean Chaline a notamment été Président de l'Association Française pour l'Etude du Quaternaire- AFEQ, Secrétaire général du groupe de Recherche International sur les Rongeurs actuels et fossiles de l'Union Paléontologique Internationale, membre élu du Comité National du CNRS, membre fondateur du Network de l'ESF on " European Quaternary Mammals ", membre du Conseil scientifique de l'Université de Bourgogne et vice-Président élu chargé de la recherche à l'Université de Bourgogne. Il a organisé 12 colloques internationaux sur les thèmes les plus variés : évolution des rongeurs, stratigraphie du Quaternaire européen, modalités et rythmes de l'évolution, ontogenèse et phylogenèse… Jean Chaline a reçu le Prix Verdaguer de l'Institut de France (1985) et les Palmes académiques (1991).
Parmi ses publications (205 titres et 17 manuels), on retiendra : Le Quaternaire, l'histoire humaine dans son environnement (Doin, 1968), Les rongeurs et l'évolution (Doin, 1979), L'évolution humaine (P.U.F. 1982, 1996), L'histoire de l'homme et les climats au Quaternaire (Doin, 1985), Paléontologie des Vertébrés (Dunod, 1987), (avec C. Devillers), La théorie de l'évolution ( Dunod, 1989), Une famille peu ordinaire. Du singe à l'homme (Seuil, 1994), Les horloges du vivant (Hachette, 1999), (avec L. Nottale et P. Grou) Les arbres de l'évolution (Hachette, 2000), Un million de générations. Aux sources de l'humanité (Seuil, 2001).

Comment procède l'évolution des formes vivantes ? Par sélection des variations les mieux adaptées, répond la théorie synthétique de l'évolution. Pour le paléontologue Jean Chaline, cette vision est devenue insatisfaisante, car trop restrictive. Elle doit inclure les découvertes récentes de la biologie du développement, notamment l'existence des homéogènes (ou gène Hox) régulant la chronologie d'expression des autre gènes et la forme du développement embryonnaire. En compagnie de physiciens et d'économistes, Jean Chaline tente par ailleurs de formaliser des lois plus générales d'évolution périodique des phénomènes complexes, applicables à l'univers, à la vie et aux sociétés. Entretien avec un visionnaire.

Depuis bientôt quarante ans, vous étudiez la population des rongeurs quaternaires, notamment des campagnols. De très nombreuses données quantitatives ont été accumulées. Avez-vous pu en extraire un modèle évolutif ?

Jean Chaline : j'ai pu montré en étudiant les campagnols que l'évolution graduelle existait bien à l'intérieur d'une lignée comme celle des rats-taupiers d'Europe (Mimomys) ou d'Amérique (Ondatra). Mais les changements majeurs entre espèces se font par de sauts, par des discontinuités génétiques qui se matérialisent parfois de façon couplée, mais qui sont plus généralement découplées (différence homme-singe en particulier) au niveau du développement et de la morphologie.
J'ai proposé - sans aucun succès à cause de la pensée gouldienne unique en cours - de modifier le modèle des "équilibres ponctués" de Gould et Eldredge en un modèle des équilibres et déséquilibres (évolution graduelle liée à l'environnement) ponctués par les phénomènes de spéciation. Mais on m'a refusé une note à Nature (une simple réponse) sur le sujet, après une note de Gould vantant son modèle généralisant abusivement les ponctuations… sans prendre en compte les vrais exemples de gradualismes dûment démontrés (campagnols et ammonites).
En fait les systèmes en général évoluent par des "sauts discrets" et graduellement, mais à des échelles différentes… Cela a tout de même été publié dans les Compte-rendus de l'Académie des Sciences et Quaternary International…

On annonce régulièrement la "crise" ou le "dépassement" de la théorie darwinienne de l'évolution. Mais les alternatives proposées (neutralisme de Kimura, ponctuationnisme de Gould-Eldredge dont vous venez de parler, crypto-créationnisme de Denton) n'offrent pas de modèles solides. Vous-même, comment vous situez par rapport à la synthèse évolutionnaire d'inspiration néo-darwinienne ?

Jean Chaline : à mon avis, le stade de la théorie synthétique (1930-47) est complètement dépassé à cause de la découverte de l'ADN, de la biologie du développement et des hétérochronies qui lui sont liées. Ces nouvelles approches montrent que pour passer d'un plan d'organisation mouche à celui d'un vertébré, il ne faut faire intervenir que 4 gènes "Hox" antagonistes, et non des milliers, voire des millions de mutations toujours triées dans le même sens par la sélection naturelle, comme le postulait la théorie synthétique des années quarante.
La "Hox connection" remet en cause la plupart des concepts de la théorie synthétique, dont il ne reste plus grand chose d'original. La sélection naturelle joue un grand rôle de tri des innovations. Cela n'empêche pas la contingence et le hasard de jouer eux aussi, au contraire, mais pas comme le pensait J. Monod de façon absolu ! Le hasard est contraint. La théorie neutraliste intervient, le ponctualisme doit être aussi intégré, mais à leur place, à leur échelle repective. Ici intervient un nouveau concept majeur, celui de l'organisation hiérarchique du vivant, avec toutes ses échelles où apparaissent des propriétés différentes, imprévisibles par l'analyse du niveau sou-jacent ! Quant à l'adaptation considérée comme le moteur de l'évolution, la biologie du développement montre par exemple que la main à 5 doigts n'est pas une adaptation graduelle (graduaptation), mais un effet secondaire du gène "shh" qui conditionne aussi le système nerveux et le tube digestif (voir à ce sujet les travaux de l'équipe de Dubloule)! J'ai développé ces idées dans un livre intitulé Les horloges du vivant. Mais la "pensée unique" néo-darwinienne refuse de voir les nouvelles réalités et ne se pose surtout pas de question.
Ce n'est pas la fonction qui crée l'organe, comme le pensait Lamarck. Ce n'est pas l'adaptation (sélection naturelle) qui façonne l'organe, comme l'estimait la théorie synthétique (sauf dans le cas des "graduaptations", c'est-à-dire des adaptations graduelles d'un caractère). C'est le nouvel organe, apparu par mutation (saltaptation), qui permet une nouvelle fonction - à condition que la sélection naturelle lui donne son label de survie !
Par contre, je rejette totalement les approches de Denton qui est un créationniste incompétent en paléontologie… J'ai écrit un roman scientifique anticréationniste, Opération Adam, sous le pseudonyme de Ivan Petrovitch C. où je présente les arguments des deux camps…

Depuis D'Arcy Thompson jusqu'à René Thom, beaucoup de chercheurs se sont penchés sur les constantes ou ruptures morphologiques de l'évolution et, plus généralement, sur la géométrie du vivant. Avez-vous une dette vis à vis de cette lignée scientifique ? Quels sont selon vous ses principaux apports ?

Jean Chaline : en ce qui concerne les ruptures morphologiques, la première étape a été de tenter de quantifier les différences morphologiques, ce qui se fait maintenant très bien avec la morphologie géométrique. D'Arcy Thomson et R. Thom ont été des précurseurs dans ce domaine… où ils ont présenté des données empiriques descriptives. Mais ils ont été peu suivis en raison du manque de formation des jeunes chercheurs. Comme disait justement Thom, prédire n'est pas expliquer !

Vous avez tenté de dresser un modèle probabiliste d'évolution, capable notamment de prédire certains sauts macro-évolutifs. Quelles en sont les principales conclusions (notamment pour l'espèce humaine) ? Possède-t-on suffisamment d'archives paléontologiques pour alimenter ce modèle et réduire au minimum le "bruit" de ses incertitudes ?

Jean Chaline : j'ai travaillé à ce sujet avec Laurent Nottale, astrophysicien à Meudon. Il a proposé la théorie de la relativité d'échelle, qui relie la théorie de la relativité générale à celle des quanta en introduisant les échelles dans les équations (toujours cette question d'échelle !). Pierre Grou (économiste) s'est associé à notre réflexion. Nous avons recherché les points communs aux systèmes univers, vie et sociétés… Or, en 1991, avec Jacques Dubois (Institut de Physique du Globe), j'avais montré que les apparitions et extinctions d'espèces chez les campagnols se faisaient en suivant des lois de puissance (méthode de la poussière de Cantor), ce qui impliquait l'existence de structures fractales.
C'est pourquoi j'ai proposé en 1996 à Nottale de rechercher si les dates d'apparition des grands plans d'organisation des primates (simiens, cercopithèques, grands singes, australopithèques et hommes) ne suivaient pas de telles lois.
Nottale venait de recevoir un travail de D. Sornette (physicien à Nice) sur l' "invariance d'échelle discrète" s'exprimant lors des phénomènes critiques (passage de la glace à l'eau par exemple) selon des lois log-périodiques. Il a essayé cette loi que D. Sornette avait appliqué au tremblement de terre de Kobé et aux krachs boursiers et, curieusement, de façon totalement insoupçonnée, les dates données s'alignaient selon une loi log-périodique d'accélération…
Nous avons testé cette loi sur les rongeurs en général (la moitié des mammifères) où apparaît d'abord une décélération, puis une accélération ; sur les échinodermes, où se réalise une décélération ; sur les grands événements de la vie, avec toujours une accélération. Un essai sur les dinosaures d'après les données américaines les plus précises montre également une accélération chez les sauropodes et les théropodes.
Nous avons montré que dans cette loi, le temps critique où le phénomène atteint son paroxysme ne correspond pas à la période d'extinction, mais à celle probable de la perte des capacités d'évolution qui le fragilise à l'occasion d'un futur changement d'environnement. Nous venons de le tester sur le développement embryologique humain avec une décélération depuis la fécondation…
Le problème qui se pose est celui de trouver des "cladogrammes" les plus crédibles, ce qui est difficile en raison du manque de rigueur de certains collègues pour identifier les apomorphies. De plus, il faut des événements datés avec la meilleure précision possible. C'est pourquoi les exemples sont si rares et que nous sommes preneurs.
Nous avons testé honnêtement les biais possibles et tous ont été rejetés avec une forte probabilité…

On accuse parfois le darwinisme d'être déterministe. Il semble que vous ajoutiez une dimension supplémentaire en faisant l'hypothèse d'un "déterminisme chaotique", de nature fractale. Aboutirons-nous à un "hyperdéterminisme" bio-physique ?

Jean Chaline : ce qui a beaucoup frappé certains collègues paléontologues (pas les physiciens, matheux et chimistes enthousiastes), notamment ceux qui ont mal accueilli cette approche, c'est le fait d'introduire du déterminisme dans ce qui leur paraissait se faire au hasard.
Or cette critique relève uniquement de leur culture limitée dans ce domaine. Il y a deux formes de hasard selon Mandelbrot, le "hasard bénin" du mouvement brownien, qui s'exprime selon une courbe de Gauss, et le "hasard sauvage" de Lévy, qui s'exprime par des lois de puissance comme celle utilisée par Sornette. Notre loi est une loi du hasard ! Donc leur critique passe à la trappe ubuesque…
La pensée unique existe à un état que je ne soupçonnais pas dans toutes les disciplines et il est très difficile d'introduire des idées nouvelles qui remettent en cause des idées reçus, si rassurantes…
La mauvaise qualité des archives paléontologiques est bien connue, mais ce que ne savent pas nos collègues, c'est qu'il suffit de trois points de la courbe pour l'établir et définir le point critique Tc qui caractérise la lignée considérée. C'est extraordinaire. C'est-à-dire que la loi est si "structurante" (il s'agit d'une loi de structuration) qu'elle s'impose même avec des données moyennes ! Le bruit de fond des incertitudes est pris en compte et ne trouble pas le résultat. Un collègue a proposé d'autres caractères et dates pour les primates. Or, la loi log-périodique obtenue avec ses données est la même que le nôtre, car ses autres choix entrent dans la variabilité des données des plans d'organisation retenus.
Nous avons appliqué la même loi à l'évolution économique, puisqu'elle s'applique aux krachs, et nous avons conclu (selon des "prédictions probabilistes") que le système économique actuel s'effondrerait vers 2080 (plus ou moins 30 ans). Voilà qui devrait rassurer José Bové, mais a fait réagir bien des collègues !
Un physicien, Diogo Queiros Condé, qui faisait un post-doc à Cambridge sur la turbulence, a retrouvé notre loi dans ces phénomènes. Etonnant, non ? C'est-à-dire qu'il s'agit vraisemblablement d'une loi universelle s'appliquant aux "systèmes évolutifs temporels de type critique". Et l'évolution des espèces s'y intègre.
Nous avons publié le livre les "arbres de l'évolution" pour montrer la première étape de notre approche. Actuellement, nous poursuivons notre effort et nous avons trouvé une explication de ces lois log-périodiques, ce sera l'objet d'un prochain livre.
Le darwinisme est déterministe à certaines échelles, et pas à d'autres… Raison de plus pour accepter l'idée que nous sommes dans un nouveau stade de la théorie synthétique, quelque soit le nom qu'on lui donne.En fait, on passe d'un stade à l'autre tous les 50 ans environ (Lamarck:1809; Darwin:1859; mutationnisme: 1900-1910: théorie synthétique: 1930-40). Mais l'orthodoxie se défend bec et ongles…
On ne peut donc pas dire que nous introduisons un hyperdéterminisme. En fait, il s'agit de l'extension de l'application des lois physiques non-linéaires au domaine de l'évolution du vivant, qui suit les mêmes lois physiques que l'inorganique, selon les échelles.

Comment décririez-vous l'émergence récente de l'espèce humaine (ou des espèces humaines, si l'on prend en compte la floraison des phylum depuis 3 millions d'années) ? Y a-t-il eu selon vous un élément déterminant dans cette apparition ?

Jean Chaline : en ce qui concerne l'évolution humaine j'ai proposé un modèle alternatif à celui de l' "East-side story" de Coppens : l'Inside Story (à cause du rôle majeur de la génétique, de la biologie du développement et de ses altérations ou hétérochronies). Le modèle de Coppens est démenti par toutes les données scientifiques, aussi bien génétiques, que dévelopementales, et même climatiques, puisque ce n'est pas la Vallée du Rift qui détermine le climat de l'Afrique, mais la convergence intertropicale ou équateur météorologique, comme l'a montré Hadley en 1735. Si la théorie de Coppens était vraie, selon laquelle la bipédie humaine résulterait de l'apparition des savanes en Afrique, toutes les espèces qui vivent dans les savanes devraient alors être bipèdes !

Entretien paru dans Dossier BioSciences, 11, mai juillet 2002.