Entretien avec George Williams et Randolph Nesse

Evolution et troubles mentaux

Professeur émérite de l'Université de Californie (Los Angeles), membre de l'Académie Nationale des Sciences, George C. Williams est l'un des artisans les plus célèbres de la théorie néo-synthétique de l'évolution, dont il a reformulé la problématique au cours des quarante dernières années. Il a notamment publié Adaptation and Natural Selection (Princeton University Press, 1966), Sex and Evolution (Princeton University Press, 1975), Natural Selection : Domains, Levels, and Challenges (Oxford University Press, 1992).

Professeur de psychologie et de psychiatrie à l'Université du Michigan, directeur du Programme international de recherche sur l'évolution et l'adaptation humaine, Randolph M. Nesse est l'un des principaux représentants de la psychiatrie évolutionnaire. Auteurs de plusieurs centaines d'articles, il a publié avec G.C. Williams Why We Get Sick : The New Science of Darwinian Medicine (Times Books, 1995) et a dirigé le livre collectif Evolution and the Capacity for Commitment (Russell Sage Press, 2001).

Un être humain sur quatre sera un jour confronté à un trouble mental et notre planète compte aujourd'hui 450 millions de patients. Outre les souffrances personnelles qu'elles provoquent et l'enjeu de santé public qu'elles incarnent, les maladies de l'esprit représentent un défi théorique. Pourquoi notre raison est-elle aussi fragile, ? Pourquoi nos humeurs sont-elles aussi imprévisibles ? Pourquoi la sélection naturelle a-t-elle laissé filtrer des traits qui semblent peu adaptatifs ? 2500 ans après Hippocrate et 100 ans après Freud, la biologie apporte de nouvelles réponses. Entretien avec George Williams et Randolph Nesse, deux chercheurs américains de renom qui jeté les bases théoriques d'une " médecine darwinienne "

Les troubles mentaux ont une prévalence étonnamment répandue. L'Organisation mondiale de la santé a récemment estimé à 450 millions le nombre de malades mentaux dans le monde. Comment expliquer cela du point de vue darwinien qui est la vôtre ?

George Williams : Les environnements actuels dans lesquels vivent les individus peuvent être considérés comme tout à fait anormaux par rapport à ceux qui ont fait évoluer leurs adaptations psychologiques. A partir de cela, on peut prédire que certains comportements et traits mentaux anormaux seront courants.

Randolph Nesse : C'est en effet une question importante. Pour ma part, je vois trois réponses. Tout d'abord, une bonne part des désordres mentaux sont le résultat d'un excès dans l'expression normale des émotions. Ces dernières ont émergé dans l'évolution pour faire face à un certain nombre de problèmes sociaux, exactement comme la fièvre répond à l'infection. L'anxiété et la dépression peuvent souvent s'analyser de cette manière. Ensuite, la régulation de ces émotions fait appel à ce que nous avons appelé le " principe du détecteur de fumée ". L'anxiété et la souffrance, tout comme la fièvre ou la nausée, sont des mécanismes sélectionnés par l'évolution comme des signaux d'alerte. Il arrive qu'ils se déclenchent sans raison suffisante. Mais en termes adaptatifs, le " coût " de telles erreurs est moins important que le " bénéfice " d'une absence totalement de déclenchement. Enfin, l'esprit humain est un vaste organe complexe qui a été formé très rapidement dans l'évolution et qui, en effet, rencontre des environnements très différents de ceux qui l'ont fait évoluer. L'ensemble de ces facteurs aide à expliquer la fréquence des troubles mentaux.

Ainsi donc, l'anxiété aurait pu être adaptative dans l'environnement du Pléistocène, mais ne l'est plus nécessairement aujourd'hui…

George Williams : Je ne suis pas toujours sûr du sens exact que l'on accorde au terme " anxiété ". Est-elle synonyme de crainte ? La peur de ce qui est dangereux est certainement adaptative. Malheureusement, un danger moderne ne provoquera pas nécessairement la frayeur qu'il devrait inspirer. Par exemple, beaucoup de gens ont peur de se tenir au bord d'une falaise car ils risquent de tomber. Se tenir au bord d'une route où circulent à grande vitesse des voitures est aussi dangereux et devrait provoquer la même frayeur, mais ce n'est pas le cas.

Randolph Nesse : Notre environnement est plus sûr aujourd'hui, mais l'anxiété reste certainement utile. Imaginez les ennuis d'un professeur ou d'un éditeur qui n'aurait pas le souci permanent de tenir à jour son courrier ! De ce point de vue, les hypophobies, caractérisées par une absence anormale d'anxiété, sont des phénomènes intéressants à étudier.

On peut imaginer que les phobies sont utiles dans certaines conditions. Mais que dire de l'autisme ou de l'anorexie, qui n'apportent aucun avantage ?

George Williams : A mon avis, l'autisme et l'anorexie ne sont pas des troubles assez fréquents pour que l'on puisse leur accorder une signification adaptative. Il s'agit sans doute de la combinaison improbable de facteurs génétiques et environnementaux.

Randolph Nesse : Je ne pense pas que l'autisme ait la moindre fonction. Il s'agit d'une anomalie de l'esprit, comparable à la schizophrénie, ces troubles mentaux étant eux-mêmes du même ordre que des pathologies génétiques comme la maladie de Tay-Sachs. En revanche, l'anorexie pose un problème très différent. Nous avons tous de l'appétit et cette fonction est régulée par des mécanismes évolutifs. J'ai suggéré que la boulimie est une réponse normale à la famine et que le régime est une famine artificielle. Seul un très petit nombre de gens - anorexiques - auraient la capacité innée d'auto-contrôle de leur tendance boulimique. Dans un livre dirigé par Stephen Sterans (Evolution of Heath and Disease), j'examine en détail l'ensemble des hypothèses que l'on peut formuler et tester à partir de cette approche évolutionnaire.

Le brutal changement d'environnement des sociétés industrialisées a-t-il pu favoriser l'expression pathologique de certaines émotions ?

George Williams : Oui, bon nombre de facteurs environnementaux ont des effets anormaux ou désadaptatifs. Mais certains de ces effets peuvent être moralement désirables. J'ai récemment entendu une personne soulignant que les enfants noirs de notre pays, voyant à la télévision d'autres enfants frappés par des événements tragiques en Afrique, se sentent très motivés pour donner de l'argent ou du temps afin d'aider ces êtres humains qui leur ressemblent.

Randolph Nesse : Je trouve tout à fait étonnant et merveilleux que les gens partout dans le monde aient la capacité d'exprimer des émotions et de nouer des relations subtiles qui rendent possible l'existence de nos sociétés complexes. Les différences entre environnements ancestraux et modernes sont susceptibles de créer parfois des problèmes, mais nous ne sommes pas encore en mesure de spécifier lesquels.

Où se situe la limite entre un trouble de l'humeur qui relève d'une pathologie cérébrale et un autre qui résulte d'une émotion normale mais excessivement exprimée ?

Randolph Nesse : Nous ne pouvons accomplir cette distinction qu'en connaissant la fonction de l'humeur en question et la manière dont elle est normalement régulée. Que la dépression soit modérée ou sévère, nous trouverons de toute façon des mécanismes cérébraux qui l'expliquent. La question de savoir pourquoi certaines personnes souffrent d'une dépression sévère est complètement différente de celle qui vise à comprendre notre capacité commune à traverser des épisodes dépressifs passagers. Les causes possibles de la première forme vont des mutations génétiques à la complexité de la vie sociale moderne en passant par la nutrition.

Dans un futur proche, en quoi l'approche darwinienne peut-elle être utile en termes de thérapie ?

George Williams : Je ne suis pas praticien, mais j'attends beaucoup à l'avenir de cette approche darwinienne en psychopathologie. Nous avons besoin de psychiatres possédant une bonne compréhension des mécanismes de l'évolution et des données anthropologiques intéressant leur discipline.

Randolph Nesse : A partir de la fin de l'année universitaire, je prends une année sabbatique à Londres pour rédiger un livre entier sur le sujet. Aujourd'hui, l'analyse évolutionnaire constitue le fondement d'une bonne compréhension des comportements et des pathologies du comportement de tous les organismes, y compris les êtres humains. En termes d'implications pratiques, les personnes souffrant de troubles paniques, par exemple, se trouvent soulagées d'une partie de leurs symptômes quand elles comprennent que ceux-ci sont simplement des mécanismes adaptatifs de défense se déclenchant dans de mauvaises situations. Mais l'apport le plus riche de la perspective évolutionnaire consistera à analyser comment les symptômes d'un patient dérivent de ses motifs, de ses buts, de ses stratégies, de ses attentes, de ses opportunités et de ses décisions. La tâche n'est pas simple, mais l'enjeu est immense.

Entretien paru dans Dossier BioSciences