George Williams : Les environnements actuels dans lesquels vivent les individus peuvent être considérés comme tout à fait anormaux par rapport à ceux qui ont fait évoluer leurs adaptations psychologiques. A partir de cela, on peut prédire que certains comportements et traits mentaux anormaux seront courants. Randolph Nesse : C'est en effet une question importante. Pour ma part, je vois trois réponses. Tout d'abord, une bonne part des désordres mentaux sont le résultat d'un excès dans l'expression normale des émotions. Ces dernières ont émergé dans l'évolution pour faire face à un certain nombre de problèmes sociaux, exactement comme la fièvre répond à l'infection. L'anxiété et la dépression peuvent souvent s'analyser de cette manière. Ensuite, la régulation de ces émotions fait appel à ce que nous avons appelé le " principe du détecteur de fumée ". L'anxiété et la souffrance, tout comme la fièvre ou la nausée, sont des mécanismes sélectionnés par l'évolution comme des signaux d'alerte. Il arrive qu'ils se déclenchent sans raison suffisante. Mais en termes adaptatifs, le " coût " de telles erreurs est moins important que le " bénéfice " d'une absence totalement de déclenchement. Enfin, l'esprit humain est un vaste organe complexe qui a été formé très rapidement dans l'évolution et qui, en effet, rencontre des environnements très différents de ceux qui l'ont fait évoluer. L'ensemble de ces facteurs aide à expliquer la fréquence des troubles mentaux.
George Williams : Je ne suis pas toujours sûr du sens exact que l'on accorde au terme " anxiété ". Est-elle synonyme de crainte ? La peur de ce qui est dangereux est certainement adaptative. Malheureusement, un danger moderne ne provoquera pas nécessairement la frayeur qu'il devrait inspirer. Par exemple, beaucoup de gens ont peur de se tenir au bord d'une falaise car ils risquent de tomber. Se tenir au bord d'une route où circulent à grande vitesse des voitures est aussi dangereux et devrait provoquer la même frayeur, mais ce n'est pas le cas. Randolph Nesse : Notre environnement est plus sûr aujourd'hui, mais l'anxiété reste certainement utile. Imaginez les ennuis d'un professeur ou d'un éditeur qui n'aurait pas le souci permanent de tenir à jour son courrier ! De ce point de vue, les hypophobies, caractérisées par une absence anormale d'anxiété, sont des phénomènes intéressants à étudier.
George Williams : A mon avis, l'autisme et l'anorexie ne sont pas des troubles assez fréquents pour que l'on puisse leur accorder une signification adaptative. Il s'agit sans doute de la combinaison improbable de facteurs génétiques et environnementaux. Randolph Nesse : Je ne pense pas que l'autisme ait la moindre fonction. Il s'agit d'une anomalie de l'esprit, comparable à la schizophrénie, ces troubles mentaux étant eux-mêmes du même ordre que des pathologies génétiques comme la maladie de Tay-Sachs. En revanche, l'anorexie pose un problème très différent. Nous avons tous de l'appétit et cette fonction est régulée par des mécanismes évolutifs. J'ai suggéré que la boulimie est une réponse normale à la famine et que le régime est une famine artificielle. Seul un très petit nombre de gens - anorexiques - auraient la capacité innée d'auto-contrôle de leur tendance boulimique. Dans un livre dirigé par Stephen Sterans (Evolution of Heath and Disease), j'examine en détail l'ensemble des hypothèses que l'on peut formuler et tester à partir de cette approche évolutionnaire.
George Williams : Oui, bon nombre de facteurs environnementaux ont des effets anormaux ou désadaptatifs. Mais certains de ces effets peuvent être moralement désirables. J'ai récemment entendu une personne soulignant que les enfants noirs de notre pays, voyant à la télévision d'autres enfants frappés par des événements tragiques en Afrique, se sentent très motivés pour donner de l'argent ou du temps afin d'aider ces êtres humains qui leur ressemblent. Randolph Nesse : Je trouve tout à fait étonnant et merveilleux que les gens partout dans le monde aient la capacité d'exprimer des émotions et de nouer des relations subtiles qui rendent possible l'existence de nos sociétés complexes. Les différences entre environnements ancestraux et modernes sont susceptibles de créer parfois des problèmes, mais nous ne sommes pas encore en mesure de spécifier lesquels.
Randolph Nesse : Nous ne pouvons accomplir cette distinction qu'en connaissant la fonction de l'humeur en question et la manière dont elle est normalement régulée. Que la dépression soit modérée ou sévère, nous trouverons de toute façon des mécanismes cérébraux qui l'expliquent. La question de savoir pourquoi certaines personnes souffrent d'une dépression sévère est complètement différente de celle qui vise à comprendre notre capacité commune à traverser des épisodes dépressifs passagers. Les causes possibles de la première forme vont des mutations génétiques à la complexité de la vie sociale moderne en passant par la nutrition.
George Williams : Je ne suis pas praticien, mais j'attends beaucoup à l'avenir de cette approche darwinienne en psychopathologie. Nous avons besoin de psychiatres possédant une bonne compréhension des mécanismes de l'évolution et des données anthropologiques intéressant leur discipline. Randolph Nesse : A partir
de la fin de l'année universitaire, je prends une année
sabbatique à Londres pour rédiger un livre entier sur le
sujet. Aujourd'hui, l'analyse évolutionnaire constitue le fondement
d'une bonne compréhension des comportements et des pathologies
du comportement de tous les organismes, y compris les êtres humains.
En termes d'implications pratiques, les personnes souffrant de troubles
paniques, par exemple, se trouvent soulagées d'une partie de leurs
symptômes quand elles comprennent que ceux-ci sont simplement des
mécanismes adaptatifs de défense se déclenchant dans
de mauvaises situations. Mais l'apport le plus riche de la perspective
évolutionnaire consistera à analyser comment les symptômes
d'un patient dérivent de ses motifs, de ses buts, de ses stratégies,
de ses attentes, de ses opportunités et de ses décisions.
La tâche n'est pas simple, mais l'enjeu est immense.
|