La théorie synthétique de l'évolution

sommaire

1. De Mendel au sélectionnisme.

2. La bataille entre mendéliens et naturalistes

3. La synthèse moderne.

4. La naissance de la génétique des populations.

5.La génétique écologique 6.La nouvelle systématique
7.La biologie moléculaire, et la constitution physico-chimique du matériel héréditaire 8.Les problèmes aujourd'hui

 

Résumé En 1859, le sélectionnisme n’est sous-tendu par aucune théorie de l’hérédité. La théorie synthétique de l’évolution naît de la rencontre du sélectionnisme darwinien et de la génétique mendélienne. On considère dès lors que l’évolution est graduelle et procède par variations génétiques continues ; et, si la cible de la sélection apparaît de plus en plus comme le gène lui-même, c’est la population qui devient l’unité évolutive. La génétique des populations découle de ce programme et consiste à étudier la distribution des gènes dans des populations statistiques. Des travaux en génétique écologique confirment sur le terrain ces résultats théoriques. Une nouvelle systématique se concentre sur l’idée que la spéciation procède par isolement reproductif. La biologie moléculaire permet de vérifier, au niveau des mécanismes chimiques élémentaires de la vie, les principes du néo-darwinisme. Néanmoins, des problèmes demeurent aujourd’hui : par exemple, dans les domaines des spéciations, de la macro-évolution et des extinctions.

Mots-clefs Adaptation, anagenèse, aptitude, Bateson, biologie moléculaire, biométrie, Chetverikov, cladogenèse, Darwin, De Vries, Dobzhansky, évolution, évolution moléculaire, extinction, fitness, Fisher, gène, génétique, génétique des populations, génétique écologique, génotype, gradualisme, Haldane, hérédité, Huxley (Julian), Kettlewell, macro-évolution, Mayr, Mendel, mutations génétiques, neutralisme, Phalène, phénotype, ponctualisme, saltationnisme, sélection naturelle, Simpson, spéciation, spéciation allopatrique, systématique des populations, variation interindividuelle, Weismann, Wright.

1859 : Darwin propose un mécanisme pour expliquer comment les espèces évoluent. Selon son hypothèse, le milieu opère une sélection des variations favorables à la survie et au succès reproductif, à l’image de ce que l’homme fait à travers la sélection artificielle. D’où une « descendance avec modifications », qui entraîne les adaptations – par accumulation graduelle des spécialisations –, et les spéciations – par accumulation graduelle des divergences.
Darwin bute cependant sur un problème. Il s’est déclaré en faveur de variations interindividuelles continues (comme pour la taille individuelle dans une population donnée, où l’on passe insensiblement d’une valeur à une autre, et où l’on peut toujours trouver une taille intermédiaire entre deux tailles déterminées). Les variations continues sont d’ailleurs faciles à observer : il suffit de constater que les descendants diffèrent toujours légèrement de leurs géniteurs. Mais l’auteur de L’origine des espèces est critiqué pour son impuissance à formuler une théorie rigoureuse de l’hérédité : en effet, comment expliquer l’origine des variations continues ? Darwin l’ignorera toute sa vie.

1. De Mendel au saltationnisme retour
Il faut attendre la théorie mendélienne de l’hérédité (que Darwin, comme la plupart de ses contemporains, ne connaît pas) pour voir apparaître une explication satisfaisante de la transmission des caractères innés. Puis, les connaissances en cytologie, notamment sur les chromosomes, conduisent progressivement à rejeter l’hérédité des caractères acquis. Mais ce rejet n’est définitif que dans les années 1880. August Weismann publie alors sa théorie sur la lignée germinale, qui distingue entre « soma » (cellules périssables) et « plasma germinal » (cellules sexuelles). George J. Romanes (1896) parle d’ailleurs déjà de « néo-darwinisme » à propos du sélectionnisme intransigeant de Weismann.
A la fin du XIXème siècle, William Bateson se demande si la discontinuité des espèces ne résulterait pas de la discontinuité des variations. C’est pour éclairer la signification de telles discontinuités qu’il travaille à une théorie de l’hérédité. Hugo De Vries reprend la thèse selon laquelle les variations ordinaires seraient incapables de produire de nouvelles espèces. D’après lui, ce sont les mutations du matériel héréditaire qui auraient un rôle clef dans l’évolution. C’est dans ce nouveau courant que s’inscrivent les importants travaux de Thomas H. Morgan sur les mutations des drosophiles. Ce dernier est convaincu que seule la méthode expérimentale, consistant à analyser le matériel cellulaire, est capable d’expliquer les mécanismes de l’évolution et d’en finir avec une approche « historique » du vivant. Au tournant du XIXème au XXème siècle, l’idée que les espèces naissent par saltations domine les esprits.
Et si les variations s’expliquaient par des mutations dans la transmission des caractères innés ? La question revenait en fait à déterminer plus précisément la structure du matériel héréditaire et à savoir si la sélection naturelle s’y appliquait rigoureusement. Le problème majeur va être de concilier l’idée d’unités discrètes, induites en génétique, avec celle des variations continues au sein des populations biologiques. Dans son Histoire de la biologie (p. 715-6), E. Mayr synthétise par les trois questions suivantes les problèmes qui, à la fin du XIXème siècle, se posent en biologie : (1) l’hérédité est-elle entièrement fermée aux changements extérieurs ? ; (2) qu’est-ce qui, des mutations, de la sélection ou de l’environnement constitue le facteur principal pour l’évolution ? ; (3) l’évolution est-elle graduelle ou saltatoire ?

2. La bataille entre mendéliens et naturalistes retour
La redécouverte des lois de Mendel autour de 1900 cristallise les problèmes et durcit les oppositions. Désormais, la bataille va se jouer entre les mendéliens, partisans du saltationnisme (les espèces seraient dues à des macro-mutations du matériel héréditaire), et les naturalistes, soutenant le gradualisme (parce qu’observant les variations continues au sein des populations). Considérant qu’une théorie discontinuiste de l’hérédité ne peut entraîner logiquement qu’une conception saltationniste des espèces, les mendéliens de l’époque décrètent que le darwinisme est mort : le vrai mécanisme de l’évolution résiderait dans la pression des mutations. La sélection naturelle ne peut au mieux qu’éliminer les mutations délétères.
De leur côté, les naturalistes minimisent la portée de l’hérédité mendélienne (l’accumulation graduelle de variations continues n’obéit pas, selon eux, aux lois de Mendel). Cet aveuglement les conduit à soutenir des mécanismes néo-lamarckiens (usage et non-usage, pression directe de l’environnement, orthogenèse, etc.).
Après 1910, de nouveaux travaux viennent clarifier la situation. On arrive alors à l’idée que les variations, qu’elles soient légères ou marquées, font partie de la même échelle et que la sélection naturelle peut s’y appliquer avec succès. Quand bien même les variations phénotypiques relèveraient de différents facteurs, le matériel génétique est en lui-même invariant. Seules quelques (rares) mutations et, surtout, la recombinaison chromosomique apportent de la nouveauté génétique dans les populations. Parallèlement, la découverte des mutations inverses (des mutations peuvent aller dans des directions opposées) réfute l’hypothèse d’une évolution uniquement orientée par des macro-mutations. Le saltationnisme n’est plus tenable.

3. La synthèse moderne retour
Jusque dans les années 1930, la conciliation entre généticiens et naturalistes semble encore des plus improbables, alors qu’un nombre croissant de travaux vient assouplir les divergences : le cadre explicatif des mendéliens est remis en cause, et certains généticiens commencent à s’intéresser à la diversité des populations ; des naturalistes acceptent l’idée que les lois de la génétique sont compatibles avec les variations continues et la sélection naturelle. A partir de là, plus rien ne va empêcher la synthèse, et, en moins de vingt ans (1930-1947), un vaste travail théorique est entrepris par Ronald A. Fisher (1890-1962), John B.S. Haldane (1892-1964), Sewall Wright (1889-1988) ou encore Theodosius Dobzhansky (1900-1975), Ernst Mayr (1904-) et G.G. Simpson (1902-1984), pour combiner la conception darwinienne de la sélection naturelle avec la théorie mendélienne de l’hérédité. Autrement dit, ce nouveau paradigme est une interprétation génétique de la théorie darwinienne. On parle alors de « néo-darwinisme », ou de « théorie synthétique de l’évolution », ou bien encore de « synthèse moderne », d’après le titre du livre de Julian Huxley : Evolution : the Modern Synthesis (1942). Cette synthèse unit les connaissances de toute la biologie (biochimie, biochimie de l'hérédité, génétique mendélienne et génétique des populations, cytologie, physiologie du développement, biologies animale et végétale, écologie, éthologie, biogéographie, paléontologie, systématique), de la géologie (en particulier la radiochronologie et la tectonique globale) et l'analyse mathématique (à travers le traitement statistique de la distribution des gènes au sein des populations).
Plusieurs principes fondent le néo-darwinisme :
(1) L’évolution est graduelle et procède par variations continues, c’est-à-dire par recombinaison chromosomique (réalisée grâce au « crossing over » durant la méiose) et, plus rarement, par des mutations génétiques plus ou moins marquées. Ainsi que Darwin le prévoyait, ces changements sont pour l’essentiel hasardeux (en fait, il existe quelques régularités dans le crossing over). Au hasard des variations génétiques s’applique la sélection naturelle. (On sait aujourd’hui que les séquences d’ADN homologues, c’est-à-dire répétées dans le génome, sont le support de phénomènes de recombinaison qui aboutissent au brassage des parties codantes des gènes, ou exons).
(2) Une nouvelle définition de l’espèce, en termes de population génétiquement isolée, permet de concilier génétique et observations de terrain. Nous reviendrons sur ce point.
(3) L’unité évolutive est la population (en revanche, le flou entoure encore la cible de la sélection).
(4) Le changement évolutif peut se faire selon deux modalités :
- L’anagenèse, qui correspond à l'évolution temporelle d'une lignée. Dans ce cas, une lignée descendante remplace une lignée ancestrale dans la continuité.
- La cladogenèse, qui désigne la scission d’une lignée ancestrale en deux lignées descendantes, ce qui correspond à un embranchement dans l’arbre du vivant.

4. La naissance de la génétique des populations retour
Les lois de la génétique mendélienne s’appliquent aux comparaisons entre individus apparentés. Or la biologie évolutionniste implique un double changement d’échelle. D’abord un changement d’échelle temporelle : l’évolution s’étire en effet sur des centaines de milliers, voire sur des millions d’années. Mais on doit aussi prendre en compte des populations entières, et non plus des individus. C’est ainsi que la nécessité d’une génétique des populations s’est fait jour.
Cette discipline est associée aux noms de Fisher, de Haldane et de Wright, et consiste à étudier la distribution des gènes dans des populations statistiques. L’idée sous-jacente est que l’évolution consiste en un changement de fréquences des gènes dans les populations. Cette branche de la génétique est née de la controverse entre mendéliens (comme Bateson et De Vries) et biométriciens (W. Weldon, K. Pearson). Les biométriciens, défenseurs des variations continues et de la sélection naturelle, soutenaient malheureusement le principe d’une hérédité par mélange (les caractères des parents s’amalgameraient pour toujours sous forme d’un caractère hybride dans la descendance). C’est en dépassant cette opposition stérile, et en réconciliant hérédité rigide, variations continues et sélection naturelle que la génétique des populations va prendre son essor. Celle-ci repose sur la loi d’équilibre de Hardy-Weinberg (1908), définissant l’idée de pression évolutive, selon laquelle deux allèles a et a’ auront la même fréquence dans une population, à moins que leur fréquence ne soit modifiée par la migration, la mutation, la sélection ou les dérives dues à l’échantillonnage.
Le gain de la génétique des populations est donc de prouver que la sélection naturelle est compatible avec les variations génétiques telles qu’elles sont transmises selon les lois de Mendel. Tous les autres mécanismes – qu’il s’agisse de l’hérédité des caractères acquis, des mutations dirigées, des macro-mutations produisant des monstres prometteurs – doivent être rejetés.
Des travaux novateurs sont réalisés par Dobzhansky et publiés dans The Genetics of Natural Populations (1938-1976) : ils portent entre autres sur Drosophila pseudoobscura et cherchent à préciser mathématiquement les notions de pression sélective, de flux génique, de dimension optimale de la population, de fréquence des gènes létaux et des récessifs cachés. De même, la contribution de Fisher est décisive sur de nombreux points, comme le sex-ratio, la dérive génique, la sélection sexuelle, la modélisation de l’évolution adaptative, etc.
Le travail de Sergueï S. Chetverikov (1880-1959), en Russie, est lui aussi fondamental : il montre qu’il existe un large spectre de mutations, des plus légères aux plus marquées, allant de la viabilité jusqu’à la létalité. Chetverikov met en évidence, à la suite de Fisher et d’autres, que seuls les mutants apparaissent toujours à l’état hétérozygote et que, s’ils sont récessifs, ils peuvent « dormir » longtemps dans le stock génétique d’une espèce. Ainsi, toute espèce cache une grande variabilité génétique, des mutants pouvant passer tôt ou tard à l’état homozygote. Plus important, Chetverikov fait œuvre de pionnier dans ses recherches sur les interactions entre les gènes, soulignant que chaque trait héritable est sous la dépendance non pas d’un seul, mais d’un complexe de gènes. Du coup, un gène pris isolément n’a pas de valeur sélective constante : tout dépend de la configuration génotypique dans laquelle il se trouve.
Enfin, notre panorama ne serait pas complet si nous ne citions pas les travaux de Philippe L’Héritier et de Georges Tessier qui, dans les années 1930, mettent au point la cage à population (encore appelée « démomètre »). Il s’agit d’une enceinte dans laquelle on enferme une population de drosophiles de quelques milliers d’individus. Puis, à intervalles réguliers, on introduit des godets d’une nourriture utilisable uniquement par les larves et d’une grande pauvreté : de cette façon, la sélection naturelle est accélérée, et les lois qui régissent les caractères génétiques des populations de drosophiles sont dégagées plus nettement.

5. La génétique écologique retour
Cependant, les modèles de la génétique des populations sont purement théoriques. C’est cette lacune qu’entend combler la génétique écologique, créée sous l’impulsion de Edmund b. Ford et qui se donne pour but d’étudier expérimentalement des populations dans leur milieu. L’explication darwinienne des variations des formes carbonaria et typica de la Phalène du bouleau est un exemple célèbre de la génétique écologique. La Phalène du bouleau (ou Biston betularia) est une espèce de papillon de nuit aux ailes blanches, chez laquelle il existe des individus noirs, désigné par le terme carbonaria. Comme tous les papillons de nuit, la Phalène dort le jour sur les arbres ; grâce à sa couleur, elle peut se camoufler en imitant les lichens. Les individus noirs sont donc désavantagés et, dévorés par les oiseaux, existent dans une proportion très faible. Or on remarque au XIXème siècle que, dans certaines régions polluées, la forme carbonaria devient plus fréquente que la forme typica. Dans les années 1950, H.B.D. Kettlewell, un élève de Ford, applique rigoureusement la sélection naturelle, en considérant que, dans un environnement non-pollué, la forme typica l’emporte parce qu’elle est mieux camouflée (couleur blanche sur fond blanc des lichens), alors que, dans un environnement pollué, ce sont inversement les individus sombres qui deviennent plus nombreux, passant inaperçus sur les supports noircis. Kettlewell a proposé une explication génétique complète pour rendre compte de ce processus sélectif.
La méthodologie découle ici directement de la génétique des populations ; elle tient en cinq étapes : (1) détecter un polymorphisme ; (2) mettre en évidence les mécanismes génétiques : (3) établir la carte de la distribution des gènes ; (4) en déduire les corrélations entre allèles et environnement ; (5) tester expérimentalement des relations de causalité (entre génotype et milieu).

6. La nouvelle systématique retour
De leur côté, les naturalistes mettent sur pied une systématique des populations (la « nouvelle systématique », selon le titre d’un livre de J. Huxley, paru en 1940) : affranchie des lignées phylétiques, elle est centrée sur les « races géographiques », populations variables manifestant chacune sa propre histoire liée à l’environnement. La population est reconnue comme l’unité de l’évolution : du point de vue des généticiens, elle constitue un « pool génétique », c’est-à-dire un patrimoine génétique commun à un ensemble d’organismes. Dès lors, l’idée d’assigner un type à une espèce perd toute signification, puisque que tous les individus d’une population participent au pool génétique (il n’y a donc plus de formes typiques ou déviantes).
Mais, alors que les généticiens ont laissé de côté le problème de l’espèce, les nouveaux systématiciens montrent que le critère morphologique reste dépendant d’une conception typologique, assimilant les espèces à des essences. Les espèces ne sont que des populations incapables de se reproduire entre elles, et occupant des écosystèmes particuliers ; les deux critères pertinents deviennent l’absence d’interfécondité et la diversité écologique. Cette redéfinition permet du même coup de régler le problème de la spéciation : une nouvelle espèce apparaît lorsque, dans une niche écologique donnée, une population atteint le stade de l’isolement reproductif (résultant en général d’obstacles extérieurs), ce qui lui garantit la stabilité de son pool génétique.

7. La biologie moléculaire, et la constitution physico-chimique du matériel héréditaire retour
Sur le chemin menant à la forme en double hélice de l’ADN, la biologie moléculaire va démontrer, selon l’expression de François Jacob, que « c’est probablement au niveau moléculaire que se manifeste le plus clairement l’aspect bricoleur de l’évolution ». Elle se caractérise par une double vision : informationelle (programme génétique) et fonctionnelle (protéines codées par les gènes). La biologie moléculaire fournit la preuve ultime que les caractères acquis ne sont pas transmissibles par l’hérédité, en montrant que les peptides et les protéines ne peuvent pas faire « remonter » de l’information jusqu’aux acides nucléiques (autrement dit, la traduction de ces derniers en peptides et protéines est à sens unique).
L’énorme quantité de polymorphisme permet la constitution d’un nombre énorme de génotypes (2n types de gamètes pour n couple alléliques). C’est dans le stock des phénotypes, produits par l’interaction génotypes/environnement, que la sélection naturelle opère le tri entre les organismes. De même, il existe aussi un polymorphisme des chromosomes, qui peuvent présenter inversions, délétions, soudures, duplications. Ce polymorphisme explique la variabilité interindividuelle par recombinaison chromosomique ou, plus rarement, par mutations génétiques.
La biologie moléculaire a permis d’établir qu’il y a bien une unité du monde vivant. Chez la quasi-totalité des organismes, en effet, ce sont les mêmes acides aminés, au nombre de 20 (on en a découvert d’autres, très rares, en particulier sur des microbes méthanogènes), qui entrent dans la constitution des protéines, et les mêmes nucléotides qui servent à l’assemblage des acides nucléiques. La traduction des acides nucléiques en protéines fait intervenir le code génétique. Or, on a aussi découvert que tous les organismes terrestres ont, globalement, le même code génétique, ce qui a confirmé l’idée que tous les êtres vivants descendent bien d’un ancêtre originel commun. Ainsi, les gènes Hox, essentiels au développement des animaux, constituent chez les mammifères une famille de 39 gènes, tous issus par duplications successives d’un même gène ancestral.
Fait plus remarquable : la biologie moléculaire révèle que les changements phénotypiques résultent de l’accumulation de toutes petites modifications moléculaires. Ainsi, la chaîne de l’hémoglobine humaine compte 150 acides aminés, et ne se distingue de la séquence du gorille que par un seul acide aminé. Cette idée renforce donc le gradualisme darwinien : les différences entre espèces se traduisent, au niveau moléculaire, par de petites modifications.

8. Les problèmes aujourd’hui retour
Il est difficile de savoir si, à côté de la théorie synthétique de l’évolution, il faut désormais évoquer plus spécifiquement une théorie moléculaire de l’évolution : en effet, nous ne savons pas encore avec précision si les découvertes de la biologie moléculaire (ADN répétitif, épissage des exons, gènes sauteurs) exigent ou non une révision de la théorie néo-darwinienne.
Il existe trois domaines où les malentendus et les problèmes persistent : la sélection naturelle, la spéciation et la macro-évolution (évolution à plus grande échelle que celle des espèces).

(1) Quelle est la cible de la sélection ? Autrement dit, quelle est la véritable unité de l’évolution ? Le succès reproductif est la vraie mesure de la sélection. La compétition pour la survie n’est que le préalable à la compétition pour la reproduction, qui est la condition ultime de la vie (le vie est ce qui se réplique). Les organismes eux-mêmes ne se répliquent pas lors de la reproduction. La seule chose qui passe de génération en génération depuis les origines de la vie, ce sont les gènes. De sorte que les gamètes ne transportent rien de l’expérience d’un individu, seulement son génome. On peut certes dire : l’expérience de l’individu n’est pas indifférente à la reproduction de ses gamètes. Mais, si l’expérience en question ne possède pas une base génétique, elle n’a aucun sens évolutif (c’est un simple hasard, dont la probabilité est faible qu’il se répète sur une autre génération, a fortiori de manière constante dans l’histoire de la population concernée).
Les gènes eux-mêmes sont des unités d’information et ne sont pas directement confrontés à la compétition sélective (sauf dans certains cas, voir plus bas sur la compétition intragénomique). Ils codent pour des traits physiques et comportementaux de l’individu. Ce sont ces traits, d’expression variable au sein d’une population, qui confèrent ou non un avantage sélectif à l’individu (pour la survie d’abord, pour la reproduction ensuite). Pour le dire autrement, sous la forme d’une loi simple, tout caractère phénotypique ayant une base génétique peut devenir l’objet d’une pression sélective. L’adaptation résulte du processus de sélection, c’est-à-dire de l’élimination progressive ou brutale des caractères désavantageux et des gènes qui les codent. Cette élimination concerne au premier plan l’individu.
Cela dit, il ne faudrait pas minimiser le rôle de la recombinaison chromosomique et le rôle de l’environnement ; c’est ce dernier qui en définitive sélectionne (« les gènes proposent, l’environnement dispose »). De plus, nous savons aujourd’hui qu’il est faux d’affirmer que chaque gène possède une fitness (valeur sélective) l’amenant à rentrer en compétition avec les autres gènes : les gènes sont en interaction constante et ils ne peuvent produire un caractère que dans un complexe polygénique. Il existe malgré tout des compétitions gènes-gènes ou intragénomiques. Le thème le plus discuté dans la littérature des dernières années est celui des éléments transposables (ET). Les éléments transposables sont des portions du génome (environ 35 % chez l’homme) qui se répliquent et opèrent de multiples copies d’elles-mêmes. Il en existe deux classes, les ET à ARN ou rétrotransposons (classe I, utilisant un intermédiaire ARN et la transcriptase inverse) et les ET à ADN (classe II, qui se répliquent directement par le codage de transposase par l’ADN). On a montré que ces éléments transposables modifient à leur avantage la méiose (leur distribution dans la ségrégation méiotique n’est pas aléatoire, c’est-à-dire qu’ils ont tendance à se reproduire plus qu’à 50 %), se conduisant ainsi comme des parasites (il est d’ailleurs probable que les éléments transposables soient des virus incorporés dans le génome au cours de l’évolution). Pour faire face à cette compétition potentiellement coûteuse – les ET favorisent les mutations -, le génome possède des « stratégies » de défense, comme la méthylation de la citosine qui limite la prolifération des ET.
De ce qui précède, on peut conclure que : a) le gène est l’unité exclusive de réplication ; b) l’individu est l’unité principale de sélection, car c’est lui qui est en interaction avec son milieu (population incluse) ; c) les traits physiques et comportementaux sont les unités d’adaptation (quand adaptation il y a, c’est-à-dire quand les traits en question ne sont pas neutres du point de vue sélectif).
A côté de ces malentendus, il reste des problèmes ouverts. S’il semble désormais établi que la variabilité génétique est élevée, il est délicat en revanche de savoir pourquoi plusieurs allèles (jusqu’à dix et plus) sont maintenus à un même locus dans une population. Selon la théorie neutraliste (M. Kimura, en 1968, puis King et Jukes en 1969), l’évolution moléculaire relève moins de la sélection naturelle que de la dérive génique, c’est-à-dire d’un processus aléatoire. Autrement dit, cette théorie implique que la plupart des variantes génétiques, conduisant à des changements évolutifs, ont un coefficient sélectif nul, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de différence significative dans l’aptitude* des mutations. Les théories sélectionniste et neutraliste s’opposent ici sur les fréquences relatives des mutations neutres et sélectivement avantageuses. Or, s’il est théoriquement envisageable de mesurer le coefficient sélectif de chaque variante génétique d’une même protéine, et ce pour toutes les protéines étudiées, un tel programme se révèlerait beaucoup trop ambitieux et coûteux. On a donc recours actuellement à des tests indirects. La tendance est plutôt à confirmer le rôle sélectif des polymorphismes protéiniques, et donc à donner tort à la théorie neutraliste.
Un autre problème consiste à découvrir dans quelle mesure la diversité génétique relève de la sélection : on a pu montrer qu’une sélection variable, basée sur la fréquence des gènes, permettait de conserver des génotypes rares et, par là même, d’assurer une grande diversité génétique, tel génotype étant supérieur dans une partie du biotope de l’espèce ou à une saison particulière, tout comme les gènes rares ont un intérêt immunologique face aux parasites et aux micro-organismes pathogènes. La question de savoir s’il existe plusieurs formes de sélection est elle aussi épineuse. Si l’on s’entend aujourd’hui à évacuer la sélection de groupe (où la population était prise comme unité de la sélection), on s’interroge encore sur la sélection sexuelle : faut-il la séparer de la sélection naturelle, comme semblait le faire Darwin ? En tendance, la réponse est oui : on sépare de plus en plus et on réévalue depuis quelques années la sélection sexuelle. Néanmoins, même en admettant que le succès reproductif soit un des modes opératoires du processus sélectif, la principale difficulté reste de comprendre pourquoi la reproduction sexuée est plus fréquente dans la nature que la reproduction asexuée, alors que celle-ci assure un succès reproductif deux fois supérieur à celle-là. La fonction de la sexualité paraît être de renouveler le stock génétique en créant sans cesse de nouvelles combinaisons.

(2) On continue de s’interroger sur les modes de spéciation. Ainsi, à la question de savoir si l’apparition de nouvelles espèces est facilitée par la taille des populations, la réponse est plus complexe que prévu. Intuitivement, en effet, on pourrait supposer que plus une population est grande, plus elle peut se fractionner en nouvelles sous-espèces. Or, ce n’est apparemment pas le cas : les observations réalisées sur des espèces d’oiseaux insulaires, par Mayr puis par H. Carson, révèlent que les spéciations rapides se produisent aisément dans de très petites populations (Edward O. Wilson a lui aussi travaillé sur la biogégraphie insulaire et la spéciation). On a discuté au sujet du rôle des chromosomes dans la spéciation ; mais on s’écarte désormais de l’idée qu’à toute spéciation correspondrait une réorganisation chromosomique. Les réaménagements des chromosomes ont d’autant plus de chances de se répandre que les populations sont de petite taille, avec un fort taux de consanguinité, ce qui permet de passer plus vite de l’état hétérozygote à l’état homozygote. On parle alors de « goulot d’étranglement », tant pour les gènes que pour les chromosomes. De même, la spéciation par colonisation d’un nouvel hôte, chez les parasites, est probablement moins fréquente que la spéciation allopatrique (isolement reproductif dû à des barrières géographiques). Les exemples disponibles montrent la prédominance de la spéciation allopatrique à partir d'isolats périphériques. Mais le problème le plus ardu concerne toujours les origines et les mécanismes génétiques de la spéciation, et donc de l’isolement reproductif. Le seuil quantitatif d’un changement radical dans la fréquence des gènes ne semble pas la bonne explication.

(3) Y a-t-il des macro-évolutions en contradiction avec le schéma néo-darwinien (sélection naturelle des variations génétiques) ? Les travaux de B. Rensch, de Simpson, mais aussi de Huxley ont montré que non. En réalité, les macro-évolutions s’expliquent par différentes vitesses d’évolution : ainsi, les chauve-souris sont apparues en quelques millions d’années à partir de mammifères insectivores, mais n’ont quasiment pas changé durant 50 millions d’années. N. Eldredge et S.J. Gould ont supposé que les vitesses évolutives varient selon une modalité stricte (théorie des équilibres ponctués, formulée en 1972) : leur modèle implique que l’évolution s’accélère lors des spéciations (correspondant à des bifurcations) et qu’elle marque un temps d’arrêt entre ces bouffées évolutives. L’étude des archives paléontologiques révèle que la théorie des équilibres ponctués tantôt concorde avec les faits (cas des bryozoaires du Miocène et du Pliocène, aux Caraïbes), mais tantôt non (cas des trilobites de l’Ordovicien du Pays de Galles). De toute façon, ni Darwin ni la théorie synthétique actuelle ne postulent que l’évolution est totalement graduelle. Les conceptions gradualiste et ponctualiste ont donc ceci en commun qu’elles admettent toutes deux l’existence d’épisodes d’accélération évolutive (coïncidant avec les spéciations).
De même, on s’est longtemps demandé comment expliquer l’apparition de nouvelles structures anatomiques, alors que celles-ci n’avaient pas forcément d’utilité au départ. C’est par exemple le cas des structures qui allaient progressivement devenir des ailes, mais qui ne pouvait pas avoir d’emblée cette fonction. Darwin avait pourtant esquissé la solution. Les structures peuvent changer de fonction : ce qui servait d’abord de membres antérieurs aux tétrapodes a pu ensuite se transformer en ailes. Il n’est pas besoin d’imaginer de mutations génétiques, le changement de biotope et l’intensification de la fonction dans une certaine direction suffisent. Le tout se ramène d’ailleurs à un changement de comportement induisant de nouvelles possibilités adaptatives et, partant, une accélération évolutive.
On sait que de telles accélérations finissent par aboutir à des grades, c’est-à-dire de nouvelles adaptations fondamentales, à partir desquelles des taxa peuvent conquérir toutes sortes de niches écologiques, en se limitant à des spécialisations mineures. Cela nous donne le rythme – la respiration en quelque sorte – de l’évolution, qui procède en deux temps : accélération évolutive aboutissant à un grade, puis un moment d’expansion et de colonisation de nouveaux espaces, qui est une période de ralentissement et de stabilisation. Il revient à Simpson d’avoir établi ce point en paléontologie, dans son ouvrage Tempo and Mode in Evolution (1944). On sait du reste, grâce aux archives paléontologiques, qu’il y eut au cours de l’histoire géologique des phases d’explosion de la diversité (au début du Cambrien et de l’Ordovicien).
Signalons un dernier problème touchant la macro-évolution : celui de l’extinction des espèces. David Raup refuse par exemple l’idée que la sélection naturelle explique les extinctions massives. Avec d’autres collègues, il a mis l’accent sur les facteurs non-biotiques à l’origine des extinctions, comme les accidents cosmiques. Cette hypothèse est aujourd’hui prouvée concernant la disparition des dinosaures : à la fin du Crétacé, il y a 65 millions d’années, un astéroïde percuta la Terre, dispersant sur toute la planète la matière dont il était constitué. La « crise de la limite Crétacé-Tertiaire » est-elle un cas isolé ? Autrement dit, d’autres catastrophes de ce genre sont-elles à l’origine des quatre autres extinctions massives ? La probabilité est forte que les grandes extinctions du vivant aient une cause cosmique (surtout quand les espèces terrestres sont concernées - dans le cas des espèces marines, ce peut être des oscillations climatiques de grande ampleur). Mais de toute façon, les catastrophes cosmiques viennent se surajouter à la sélection naturelle, elles n’en annulent pas l’effet.


Pour aller plus loin :

- Ernst Mayr, Histoire de la biologie. Diversité, évolution et hérédité, Paris, Livre de Poche, 1989, 2 vol.

- Mark Ridley, Evolution biologique, Paris / Bruxelles, De Boeck Université, 1997.

- P.H. Gouyon, J.P. Henry et J. Arnould, Les avatars du gène, Paris, Belin, 1997.

- Hervé Le Guyader (éd.), L’évolution, Paris, Belin / Pour la Science, 1998.

 

Stéphane Barbier